Presque éliminé la fraude au compteur, mais les ports expédient des voitures truqués en Afrique
La Belgique a presque éliminé la fraude au compteur chez elle mais ses ports continuent d'expédier des voitures truquées vers l'Afrique Un membre de la diaspor...
La Belgique a presque éliminé la fraude au compteur chez elle mais ses ports continuent d'expédier des voitures truquées vers l'Afrique
Un membre de la diaspora camerounaise installé à Bruxelles m'a raconté qu'il avait acheté un break diesel de 2013 pour 2200 euros dans un garage de la périphérie de Liège, avec l'intention de l'envoyer à son frère à Douala. Il a demandé le Car-Pass, le document belge qui retrace l'historique kilométrique d'un véhicule à chaque passage au contrôle technique, et tout était cohérent.
Le compteur affichait 197000 kilomètres, le Car-Pass montrait une progression régulière depuis la première immatriculation en 2013, aucune incohérence. Il a payé le transport jusqu'au port d'Anvers, chargé le véhicule dans un container, et trois semaines plus tard son frère l'a récupéré à Douala. Sauf que quand le mécanicien de Bonabéri a mis la voiture sur le pont, l'état des freins, des silent-blocs et du train avant ne correspondait pas à un véhicule de 197000 kilomètres mais plutôt à un véhicule qui en avait fait 280000 ou plus.
Le Car-Pass belge était parfaitement propre parce que la manipulation avait eu lieu avant l'entrée du véhicule en Belgique, probablement en Allemagne ou en France, et le système belge ne fait que tracer ce qui se passe sur son territoire.
Le Car-Pass est une loi de 2004 qui oblige chaque professionnel en Belgique à enregistrer le kilométrage d'un véhicule à chaque intervention, contrôle technique, entretien, réparation, revente. Le résultat est spectaculaire sur le marché intérieur, la fraude au compteur en Belgique est tombée à environ 1500 cas par an, un chiffre que le reste de l'Europe regarde avec envie. En France, environ 3,27 pour cent des véhicules d'occasion contrôlés présentent un kilométrage manipulé, ce qui représente entre 300000 et 350000 voitures par an sur un marché de 5,4 millions de transactions en 2025.
Au niveau européen, le Parlement estime que la fraude touche entre 5 et 12 pour cent des ventes nationales et entre 30 et 50 pour cent des transactions transfrontalières, pour un préjudice situé entre 5,6 et 9,6 milliards d'euros par an. Les données de vérification VIN de carVertical pour le marché français montrent que les voitures importées depuis un autre pays européen ont trois fois plus de risques d'avoir un compteur trafiqué que celles restées dans le même pays toute leur vie. Fin 2025, les ministres des transports de l'UE ont adopté un cadre inspiré du système belge, avec criminalisation de la manipulation dans tous les États membres et échange de données kilométriques transfrontalier obligatoire. Mais ce cadre ne couvre que le marché intérieur européen, pas les exportations vers les pays tiers.
Et c'est là que l'histoire du break diesel de Liège rejoint celle des 23 millions de véhicules légers d'occasion exportés dans le monde entre 2015 et 2020 selon le Programme des Nations Unies pour l'environnement, dont les deux tiers vers des pays à revenu faible ou intermédiaire et plus de la moitié vers l'Afrique. L'UE était le plus gros exportateur avec environ 7,5 millions de véhicules. Au Cameroun, les voitures importées d'occasion représentent plus de 80 pour cent du parc national. Rob de Jong, responsable de la mobilité durable au PNUE, a déclaré que les pays exportateurs devaient cesser d'envoyer des véhicules qui ne passent plus les inspections dans leur propre pays. Le port d'Anvers est l'un des principaux points de départ de ce flux, avec des dizaines de milliers de véhicules chargés chaque année sur des cargos à destination de Cotonou, Lomé, Douala et Lagos. Un transitaire basé à Anvers qui travaille sur le corridor Belgique-Cameroun m'a dit qu'il traite entre 25 et 35 véhicules par mois et que la question du kilométrage ne se pose jamais au moment de l'embarquement. Le Car-Pass n'est pas exigé pour l'exportation, et même s'il l'était, il ne couvrirait que la période belge du véhicule.
La diaspora camerounaise en Belgique est dans une position particulière par rapport à ce problème. Elle achète des véhicules en Belgique pour les envoyer au pays, et elle a accès au Car-Pass, aux contrôles techniques belges, à un marché relativement transparent. Mais cette transparence s'évapore au moment où le véhicule quitte le territoire belge. J'ai parlé à un mécanicien installé dans le quartier de Bépanda à Douala qui m'a dit qu'il voit passer peut-être une vingtaine de véhicules fraîchement débarqués par semaine, et que sur cette vingtaine il y en a toujours trois ou quatre dont l'état mécanique ne colle pas du tout avec le kilométrage affiché. Des embrayages usés à 90000 kilomètres, des injecteurs fatigués sur un moteur censé en avoir fait 110000, des disques de frein à remplacer sur un véhicule supposé en avoir fait 130000. Il m'a dit qu'il ne peut rien prouver parce qu'il n'a pas accès à l'historique européen, mais que son diagnostic lui dit que ces véhicules ont fait entre 50 et 100000 kilomètres de plus que ce qui est inscrit sur le tableau de bord.
La loi de finances 2026 du Cameroun a relevé le droit d'assise sur l'importation de véhicules anciens pour décourager l'arrivée de modèles des années 1990 et 2000, ceux qui remplissent les parkings de Douala et Yaoundé et qui constituent le fonds de commerce des gros importateurs. C'est un pas, mais ça ne touche pas la question du kilométrage. Le Camerounais de Bruxelles qui envoie un break de 2013 à son frère à Douala peut vérifier le Car-Pass avant l'achat, peut demander un rapport d'historique de véhicule, peut faire inspecter la voiture par un mécanicien indépendant avant le chargement. Mais le Camerounais de Douala qui achète le même véhicule sur un parking de Bonamoussadi trois semaines plus tard n'a accès à rien de tout ça, ni au Car-Pass, ni à l'historique du contrôle technique, ni aux données d'assurance. Le transitaire d'Anvers avec qui j'ai discuté m'a résumé la situation avec une phrase qui vaut toutes les statistiques, à savoir que le Car-Pass garantit que le compteur n'a pas été touché en Belgique mais qu'il ne dit strictement rien sur ce qui s'est passé avant l'arrivée du véhicule en Belgique ni sur ce qui se passera après son départ vers le Cameroun.
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