Drapeau arc-en-ciel au Cameroun : interdit ou pas ?
Article 347-1, loi cybercriminalité : le drapeau arc-en-ciel est-il interdit au Cameroun ? Ce que disent les textes, et ce qu'ils ne disent pas. Aucun texte ca...

Article 347-1, loi cybercriminalité : le drapeau arc-en-ciel est-il interdit au Cameroun ? Ce que disent les textes, et ce qu'ils ne disent pas.
Aucun texte camerounais n'interdit expressément le drapeau arc-en-ciel. Mais la loi criminalise les actes, et la confusion profite à la répression.
Un carré de tissu peut-il valoir cinq ans de prison ? Au Cameroun, la question n'a rien d'absurde. Le drapeau arc-en-ciel, symbole mondial de la fierté LGBTQ+, flotte dans les rues de San Francisco depuis 1978. Ici, il n'est pas mentionné dans le Code pénal. Pas une ligne. Pas un article. Et pourtant, le brandir en public relève du pari.
Ce que dit la loi camerounaise
L'article 347-1 du Code pénal camerounais, adopté en 2016, punit « toute personne qui a des rapports sexuels avec une personne de son sexe » d'un emprisonnement de six mois à cinq ans, assorti d'une amende de 20 000 à 200 000 francs CFA. La loi est formulée en termes neutres : elle s'applique aux hommes comme aux femmes. Elle ne mentionne ni drapeau, ni symbole, ni signe distinctif.
L'article 83 de la loi n° 2010/012 du 21 décembre 2010 sur la cybersécurité et la cybercriminalité va plus loin. Il sanctionne « les propositions sexuelles faites par voie électronique à une personne du même sexe » d'un à deux ans d'emprisonnement, peine doublée si des relations sexuelles suivent. Là encore, le texte vise des actes, pas des objets.
Le drapeau : un objet juridiquement invisible
C'est le point que la plupart des commentaires escamotent. Aucune disposition du droit camerounais ne mentionne le drapeau arc-en-ciel. Pas plus que le drapeau camerounais lui-même n'est protégé par une loi spécifique. Le droit pénal camerounais, dans sa logique, punit des comportements, pas des symboles.
« Le drapeau arc-en-ciel n'est pas interdit en tant que tel », confirme une source judiciaire à Yaoundé, qui requiert l'anonymat. « Ce qui est puni, c'est l'acte. Mais dans la pratique, l'objet devient un prétexte. »
Ce hiatus entre la lettre du texte et son application est le cœur du problème. Car si le drapeau n'est pas illégal, ceux qui l'arborent le sont devenus aux yeux de nombreux agents des forces de l'ordre.
Une pratique qui dépasse les textes
Les rapports d'organisations de défense des droits humains documentent une réalité qui contredit la lecture stricte de la loi. Outright International, dans sa mise à jour de mars 2026, note que « les personnes LGBTIQ+ au Cameroun jouissent de leurs droits de manière extrêmement limitée » et que « la police applique activement la loi ». Human Dignity Trust recense des arrestations massives, des détentions arbitraires et des cas de torture en garde à vue.
En avril 2025, Denis Watonwa, conseiller psychologique de l'organisation Alternatives Cameroun, a été condamné à cinq ans de prison en vertu de l'article 347-1. L'organisation elle-même a été fermée par décret gouvernemental, laissant 1 800 patients sous traitement VIH sans suivi.
Le COI Focus de mai 2026, document produit par le Commissariat général aux réfugiés et apatrides belge, souligne que « les responsables politiques véhiculent généralement une image péjorative de l'homosexualité » et que « les responsables religieux tendent à diaboliser les personnes LGBT+ ».
Ce que le drapeau déclenche
Si le drapeau n'est pas interdit, que risque-t-on réellement à le brandir ? La réponse tient en une phrase : tout dépend de qui vous êtes, où vous êtes, et qui regarde.
« J'ai vu des jeunes se faire interpeller parce qu'ils portaient un t-shirt aux couleurs de l'arc-en-ciel », raconte une militante de Douala, qui préfère taire son nom. « Les policiers ne disent pas "vous avez un drapeau interdit". Ils disent "vous troublez l'ordre public". » La loi camerounaise prévoit en effet des infractions larges « trouble à l'ordre public », « outrage aux bonnes mœurs » qui servent de cadre souple à la répression.
Alice Nkom, avocate au barreau du Cameroun depuis plus de cinquante ans, connaît ce mécanisme. Derrière son bureau ovale nappé d'un drapeau arc-en-ciel, elle feuillette le Code pénal et s'arrête page 87. « Comment pouvait-on mettre l'amour en prison ? », demande-t-elle. Elle a créé l'Association pour la défense des homosexuels (Adefho) en 2003.
Le débat : dignité contre souveraineté
La question juridique se double d'un affrontement de principes. D'un côté, le Cameroun invoque sa souveraineté législative et la préservation de ses « valeurs culturelles ». De l'autre, les instruments internationaux ratifiés par le pays le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples consacrent la dignité humaine et la non-discrimination.
Le Comité des droits de l'homme de l'ONU a condamné en 2017 la détention préventive de personnes LGBT au Cameroun. En 2014, les autorités camerounaises ont défendu la criminalisation en invoquant le droit de limiter les libertés pour préserver l'ordre public et les « valeurs africaines ».
Cette tension n'est pas propre au Cameroun. Mais ici, elle prend une forme particulière : le drapeau, objet de tissu, devient le point de cristallisation d'un conflit entre deux conceptions du droit.
Perspective : ce qui pourrait changer
La dépénalisation n'est pas à l'ordre du jour. En avril 2025, le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) a démenti fermement toute rumeur de soutien à la dépénalisation de l'homosexualité. Les partis politiques, dans leur écrasante majorité, évitent le sujet ou le condamnent.
Mais la question du drapeau, elle, reste ouverte. Aucune juridiction camerounaise n'a statué explicitement sur sa légalité. Un recours pourrait clarifier la situation. Personne, à ce jour, ne l'a déposé.
« Le jour où un tribunal dira que le drapeau n'est pas un délit, beaucoup de choses changeront », estime Alice Nkom. « Pas tout. Mais le silence, lui, ne protège personne. »
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