Dette, détournement, impunité : le triangle camerounais
Le Cameroun doit 15 416 milliards FCFA. La corruption détourne les fonds. L'impunité protège les auteurs. Enquête sur un cycle qui dure depuis 40 ans. Avec une...

Le Cameroun doit 15 416 milliards FCFA. La corruption détourne les fonds. L'impunité protège les auteurs. Enquête sur un cycle qui dure depuis 40 ans.
Avec une dette publique de 15 416 milliards de FCFA, un score de 26/100 à l'indice de corruption et des verdicts qui épargnent les commanditaires, le Cameroun semble prisonnier d'un système où l'argent emprunté ne finance ni les routes, ni les hôpitaux, ni l'avenir.
Cameroun : dette, corruption, impunité, le cycle sans fin
Le Cameroun doit 15 416 milliards de FCFA. C'est le chiffre de la dette publique à fin mars 2026, selon la Caisse autonome d'amortissement. Soit 44,3 % du PIB. Le pays reste sous le plafond communautaire de la CEMAC, fixé à 70 %. Mais cette marge arithmétique cache une réalité plus sombre : le service de la dette a atteint 747,5 milliards de FCFA au premier trimestre 2026, en hausse de 4,4 % sur un an. Les intérêts seuls représentent 532,5 milliards de FCFA pour l'année. Et pendant ce temps, les routes s'effritent, les hôpitaux manquent de médicaments, les écoles n'ont pas de tables.
Ce n'est pas une fatalité. C'est un système.
Dette : le fardeau qui grossit
Les chiffres officiels sont têtus. À fin juin 2026, l'encours de la dette publique a grimpé à 15 607 milliards de FCFA, selon le rapport mensuel de la CAA. La dette de l'administration centrale représente 93,9 % de ce total. Les entreprises publiques, 5,9 %. Les collectivités territoriales, 0,2 %.
La répartition entre dette externe (64,5 %) et dette interne (35,5 %) révèle une dépendance aux bailleurs étrangers. Mais le plus préoccupant est ailleurs. Dans son analyse de la loi de finances 2026, le cabinet Legecam note que le service de la dette augmente de près de 560 milliards de FCFA en un an. Les charges courantes de l'État intègrent 2 928 milliards de FCFA de service de la dette.
Un économiste camerounais, Louis-Marie Kakdeu, résume la contradiction : « 85,8 % du service cumulé au premier semestre 2026 a été consacré au principal seul. » Autrement dit, l'État rembourse, mais ne finance plus rien. Et 87 % des nouveaux prêts signés en juin 2026 sont non concessionnels plus chers, plus risqués.
Le FMI classe le Cameroun en « risque élevé de surendettement externe ». La CAA elle-même qualifie le risque de surendettement d'« élevé », en raison du dépassement du seuil de viabilité du service de la dette extérieure rapporté aux recettes d'exportation.
Corruption : l'argent qui disparaît
Où va l'argent ? La question est simple. La réponse l'est moins.
En janvier 2026, une note classée « rouge confidentiel », adressée au président Paul Biya par les renseignements, alertait contre un « projet d'endettement public à des fins de captation financière ». Le document, révélé par Jeune Afrique et repris par le Timbuktu Institute, mentionnait des risques de « détournement de deniers publics », de « surfacturation », de « projets fictifs » et d'« aggravation de la dette ». Le lendemain, Paul Biya signait un décret autorisant le ministre des Finances Louis Paul Motaze à contracter jusqu'à 1 650 milliards de FCFA d'emprunts.
La coïncidence est troublante.
En février 2026, une nouvelle controverse éclate autour d'un marché de 21,4 milliards de FCFA pour l'installation de lampadaires solaires, attribué sans appel d'offres. Le nom de Ferdinand Ngoh Ngoh, ministre d'État et secrétaire général de la présidence, est cité.
En juin 2026, c'est le scandale des « fantômes de la paie ». Le nombre d'enfants déclarés par les fonctionnaires pour les allocations familiales a bondi de 55 % en moins de deux ans : de 594 728 en juin 2024 à 923 307 en mars 2026. 328 000 enfants fictifs. Des actes de naissance falsifiés. Des allocations indûment perçues. Le ministère des Finances a lancé l'Opération AALFA pour traquer la fraude. Mais le mal est fait.
En 2023, une enquête de Business and Human Rights Centre révélait que le Cameroun n'avait déclaré que 148 kilos d'exportations légales d'or, alors que les données de Dubaï montraient une réalité bien différente. Le manque à gagner pour les caisses publiques : près de 2 000 milliards de FCFA en cinq ans.
Impunité : la justice à deux vitesses
Le 19 février 2026, le tribunal militaire de Yaoundé a condamné trois soldats camerounais à des peines de cinq à dix ans de prison pour le massacre de 21 civils à Ngarbuh, le 14 février 2020. Dix ans pour le sergent Baba Guida, huit ans pour le gendarme Sanding Sanding, cinq ans pour le soldat de première classe Gilbert Haranga.
Human Rights Watch a qualifié ces peines d'« insuffisantes ». « Aucun officier de haut rang n'a été arrêté ni inculpé », a déploré la chercheuse Illaria Allegrozi. La justice camerounaise a puni les exécutants. Elle a épargné les commanditaires.
Le 30 avril 2026, la cour d'appel du Littoral a condamné à perpétuité Siyam Siewé, ancien directeur général du Port autonome de Douala, pour détournement de fonds publics. Une peine exceptionnelle. Mais des voix se sont élevées pour qualifier ce procès de « politique », soulignant que d'autres prévaricateurs, comme Emmanuel Gérard Ondo Ndong, ont écopé de peines bien plus légères.
Le 28 janvier 2026, une tentative de corruption a secoué la prison de Kondengui : près de 300 millions de FCFA auraient été introduits pour tenter d'acheter la liberté de Jean-Pierre Amougou Belinga, homme d'affaires incarcéré pour détournement de deniers publics. Une enquête a été ouverte. Aucune conclusion publique n'a été rendue.
Le cycle : comment tout se tient
La dette ne disparaît pas dans la nature. Elle est contractée. Elle est dépensée. Elle est souvent détournée. Et quand les auteurs sont identifiés, la justice frappe les petits et protège les grands.
Le Cameroun se classe au 142e rang mondial sur 182 pays pour la corruption, avec un score de 26/100, selon Transparency International. En 2025, le pays a chuté de huit places dans le classement des pays les moins corrompus. La CONAC, l'organe national de lutte contre la corruption, ne dispose pas de pouvoirs de poursuite. Ses recommandations sont transmises à la justice, où elles s'enlisent.
Un rapport de la société civile publié en juin 2026 dans le cadre de la Convention des Nations Unies contre la corruption (UNCAC) note que la CONAC « ne dispose pas de pouvoirs de poursuite », ce qui « signifie que les affaires de corruption doivent être renvoyées devant la justice, entraînant des retards et des interférences politiques ». Le rapport mentionne 23 jugements définitifs pour détournement de fonds publics impliquant douze entités publiques. Mais le nombre d'affaires non poursuivies reste inconnu.
Ce que cela signifie pour l'avenir
Le Cameroun n'est pas un cas isolé. Mais il est un cas emblématique. Le pays dispose de ressources, d'une jeunesse, d'une diaspora. Il a signé des accords avec le FMI, la Banque mondiale, la BAD. Il a adopté une stratégie nationale de lutte contre la corruption 2022-2026. Il a un cadre légal.
Ce qui manque, c'est l'application.
Les 5 044,6 milliards de FCFA (environ 9 milliards de dollars) de crédits engagés mais non décaissés au 31 mars 2026 des fonds bloqués dans les circuits administratifs sont un symbole de cette paralysie. Ces sommes correspondent à des projets d'énergie, d'eau, de transport, d'urbanisme. Des projets qui ne se font pas. Des factures qui s'accumulent. Des pénalités de retard qui s'ajoutent.
« Près de 70 % de ce portefeuille est classé comme "contraint" ou "problématique" », note l'analyste Sob Amyn Fouejeu. « Cette masse monétaire immobilisée dans les circuits administratifs est une anomalie financière majeure. »
L'anomalie, c'est peut-être le mot juste. Un pays qui emprunte, qui rembourse, qui s'endette encore, et qui ne construit rien. Un pays où l'argent existe mais ne circule pas. Un pays où les coupables sont parfois condamnés, mais où les commanditaires restent libres.
La question n'est plus de savoir si le Cameroun peut sortir de ce cycle. La question est de savoir qui voudra le briser.
Combien le Cameroun doit-il en 2026 ?
La dette publique du Cameroun s'établissait à 15 607 milliards de FCFA à fin juin 2026, soit 44,2 % du PIB, selon la Caisse autonome d'amortissement.
Où va l'argent de la dette camerounaise ?
Une partie finance des projets d'infrastructure. Une autre est détournée, gaspillée ou bloquée dans les circuits administratifs. En mars 2026, 5 044,6 milliards de FCFA de crédits engagés n'avaient pas été décaissés.
Pourquoi le Cameroun est-il mal classé en corruption ?
Le pays a obtenu un score de 26/100 à l'indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International. Il se classe 142e sur 182 pays. La CONAC n'a pas de pouvoir de poursuite, et les affaires transmises à la justice s'enlisent.
Les détourneurs de fonds publics sont-ils jugés au Cameroun ?
Parfois. Siyam Siewé, ancien directeur du Port autonome de Douala, a été condamné à perpétuité en avril 2026. Mais les critiques dénoncent une justice à deux vitesses, qui frappe les exécutants et épargne les commanditaires.
Le Cameroun peut-il sortir de l'endettement ?
Le pays reste sous le plafond CEMAC de 70 % du PIB. Mais le FMI le classe en risque élevé de surendettement externe. La capacité de remboursement dépend des recettes d'exportation, qui sont volatiles.
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