Déportations USA : le Cameroun, hub africain malgré lui
The Deportation Project révèle le rôle du Cameroun dans les déportations vers des pays tiers. 25 000 personnes, 35 pays, un accord secret et des journalistes ar...

The Deportation Project révèle le rôle du Cameroun dans les déportations vers des pays tiers. 25 000 personnes, 35 pays, un accord secret et des journalistes arrêtés.
L'enquête internationale coordonnée par Forbidden Stories met au jour le rôle central du Cameroun dans la politique américaine de déportation vers des pays tiers un système de 410 millions de dollars qui a déjà transféré plus de 25 000 personnes vers des États où elles n'ont aucun lien.
The Deportation Project : le Cameroun au cœur du système
L'enquête internationale The Deportation Project, coordonnée par Forbidden Stories avec 26 médias et 72 journalistes, révèle que le Cameroun figure parmi les treize pays d'Afrique subsaharienne ayant conclu un accord avec les États-Unis pour accueillir des migrants expulsés vers des pays tiers. Depuis janvier 2025, plus de 25 000 personnes ont été transférées de cette manière vers 35 États, selon les données de l'enquête.
Au Cameroun, trois vols ont atterri depuis janvier 2026. Neuf personnes originaires du Ghana, d'Angola, d'Éthiopie et du Congo-Brazzaville sont arrivées le 29 avril. Dix-sept autres les avaient précédées.
Mais derrière les chiffres, il y a un centre. Un endroit que quatre journalistes camerounais ont tenté de documenter. Et pour lequel ils ont été arrêtés.
Ce que The Deportation Project a découvert
L'enquête, publiée le 21 septembre 2026, s'appuie sur six mois de travail et des documents internes du Département d'État américain. Elle révèle que l'administration Trump a autorisé ou promis au moins 410 millions de dollars pour faciliter des accords avec 31 pays, principalement en Afrique et en Amérique latine, selon les documents consultés par le Washington Post.
Sur cette somme, au moins 81 millions de dollars étaient destinés directement à treize gouvernements signataires. Le reste devait financer des organisations internationales, dont plus de 178 millions pour l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) et 123 millions pour le HCR.
Le Cameroun a signé un protocole d'accord en décembre 2025 pour accueillir des déportés. Une semaine plus tard, il signait également un programme d'assistance sanitaire de près de 400 millions de dollars sur cinq ans. Le mois suivant, le Département d'État annonçait 30 millions de dollars supplémentaires destinés au HCR au Cameroun pour « faciliter le retour volontaire des réfugiés et combattre l'immigration illégale ».
Le premier avion transportant des déportés a atterri à Yaoundé le 14 janvier 2026.
Ce que l'enquête met au jour, c'est la mécanique d'un système. Le Cameroun n'est pas un cas isolé. Il est un maillon. Un maillon que Washington a activé avec des arguments financiers et diplomatiques.
Le centre de Yaoundé et les quatre journalistes arrêtés
Le 17 février 2026, le journaliste camerounais Nalova Akua franchit le portail d'un bâtiment sans enseigne à Yaoundé. Il enquête sur les déportés américains. Il veut voir où ils sont détenus. Il est arrêté, avec trois confrères.
L'enquête de Forbidden Stories raconte cette journée : les quatre journalistes ont été détenus pour être entrés dans un centre qui accueillait secrètement des déportés des États-Unis. Six mois plus tard, leurs révélations sont intégrées à The Deportation Project.
Ce que le centre contient, personne ne le dit officiellement. L'accord signé entre Washington et Yaoundé n'a jamais été rendu public. Le gouvernement camerounais n'a pas communiqué sur les conditions d'accueil. Le HCR, qui gère une partie du dispositif avec l'OIM, n'a pas répondu à nos questions avant publication.
Un avocat camerounais, Joseph Awah Fru, a suivi les deux premiers groupes de déportés après leur arrivée à Yaoundé. Il a confirmé à l'AFP l'arrivée du troisième vol. Sur les dix-sept personnes accueillies précédemment, quatre ont été renvoyées dans leur pays d'origine le Maroc, l'Angola et le Sénégal. Les tribunaux américains avaient jugé fondées les craintes de deux femmes marocaines quant à leur sécurité en cas de retour.
Les treize autres résident dans un centre géré par les autorités camerounaises avec l'OIM. Ils peuvent demander l'asile au Cameroun.
La question du non-refoulement
C'est là que le dossier devient juridiquement sensible.
Amnesty International a documenté plusieurs cas de personnes transférées vers des pays africains dans le cadre de ces accords. Dans la majorité des cas, ces personnes avaient obtenu aux États-Unis une protection empêchant leur renvoi dans leur pays d'origine parce qu'elles risquaient d'y être torturées.
Le 12 juin 2026, dix-sept personnes des Turcs, des Afghans, des Iraniens ont été expulsées vers Bangui, en République centrafricaine. Un pays qu'elles ne connaissaient pas, dont elles ne parlaient pas la langue. Selon Third Country Deportation Watch, toutes sauf une avaient une protection juridique contre le renvoi aux États-Unis.
Amnesty qualifie ces transferts de violations du principe de non-refoulement. L'organisation appelle les États africains à « refuser de se rendre complices » de cette politique.
Le Cameroun n'a pas répondu à cet appel.
Pourquoi le Cameroun ?
La question mérite d'être posée. Pourquoi Yaoundé a-t-il accepté ?
Il y a d'abord l'argument financier. Les 30 millions de dollars versés au HCR au Cameroun représentent une somme considérable pour une opération humanitaire. Les 400 millions du programme sanitaire sur cinq ans s'inscrivent dans une logique de coopération plus large.
Il y a ensuite l'argument diplomatique. L'administration Trump a utilisé des leviers de pression, notamment des restrictions de visas. Selon une enquête de l'AFP, Washington a menacé de bloquer la délivrance de visas aux ressortissants de pays refusant les accords.
Il y a enfin la question du silence. L'accord n'a jamais été soumis au Parlement camerounais. Aucun débat public n'a eu lieu. Le 19 février 2026, Abdouraman Hamadou Babba, président du RDDRC, a publiquement interpellé le gouvernement : « Des informations relayées par des médias américains et internationaux font état de ce que le Cameroun aurait conclu un accord secret avec les États-Unis pour accueillir des ressortissants ».
Cette interpellation n'a pas reçu de réponse publique.
Ce que The Deportation Project change
L'enquête de Forbidden Stories ne se contente pas de documenter. Elle cartographie. Elle croise les données de suivi des vols de l'ICE, les informations obtenues par des ONG comme Human Rights First et Refugees International, les témoignages de déportés et les documents internes du Département d'État.
Résultat : une carte interactive qui montre où vont les déportés, combien ils sont, d'où ils viennent. Et quels pays ont accepté de les recevoir.
Le Cameroun y figure en bonne place. Non pas comme le plus grand receveur le Ghana et le Mexique ont accueilli bien plus de personnes mais comme un point d'entrée en Afrique centrale. Un précédent.
Un responsable américain cité par le Washington Post résume la méthode : Christian Ehrhardt, le diplomate qui dirige l'Office of Remigration, est « considéré comme un émissaire de la Maison-Blanche » quand il rencontre des dirigeants étrangers. « Le message n'est pas seulement qu'il est secrétaire d'État adjoint. Il fait vraiment partie de la Maison-Blanche, alors ils déroulent le tapis rouge ».
Le tapis rouge. Et derrière, des personnes qui atterrissent dans un pays qu'elles ne connaissent pas.
Ce que nous n'avons pas pu vérifier
Le contenu intégral du protocole d'accord signé entre les États-Unis et le Cameroun en décembre 2025.
Le nombre exact de personnes actuellement détenues au Cameroun dans le cadre de ces accords.
Les conditions matérielles de détention dans le centre de Yaoundé.
La réponse du gouvernement camerounais aux questions de Hekok.org. Nous avons tenté de joindre le ministère des Relations extérieures et le ministère de l'Administration territoriale. Sans succès.
La position officielle du HCR et de l'OIM sur les conditions d'accueil des déportés au Cameroun.
Qu'est-ce que The Deportation Project ?
C'est une enquête internationale coordonnée par Forbidden Stories avec 26 médias et 72 journalistes. Elle documente la politique américaine de déportation de migrants vers des pays tiers des États dont ils ne sont pas ressortissants.
Combien de personnes ont été déportées vers des pays tiers ?
Au moins 25 447 personnes entre janvier 2025 et le 31 août 2026, selon les données compilées par l'enquête.
Le Cameroun est-il concerné ?
Oui. Le Cameroun fait partie des 13 pays d'Afrique subsaharienne ayant signé un accord avec les États-Unis. Trois vols ont atterri depuis janvier 2026, transportant au moins 26 personnes.
Pourquoi des journalistes camerounais ont-ils été arrêtés ?
Le 17 février 2026, quatre journalistes camerounais ont été détenus après être entrés dans un centre de Yaoundé qui accueillait secrètement des déportés des États-Unis.
Les déportés peuvent-ils demander l'asile au Cameroun ?
Selon un avocat camerounais qui a suivi les arrivées, les personnes accueillies peuvent demander l'asile au Cameroun. Quatre d'entre elles ont toutefois été renvoyées dans leur pays d'origine.
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