Cameroun-Qatar : 335 millions de FCFA coincés dans une liquidation
Le Cameroun réclame 660 000 dollars bloqués dans la liquidation d'une société qatarie. La justice de Doha exige d'abord une preuve du mandat de l'avocat. Sept...

Le Cameroun réclame 660 000 dollars bloqués dans la liquidation d'une société qatarie. La justice de Doha exige d'abord une preuve du mandat de l'avocat.
Sept ans après un virement destiné à l'hélicoptère de la présidence, Yaoundé se heurte à la justice du Qatar Financial Centre pour récupérer 335 millions de FCFA aujourd'hui pris dans une liquidation.
Doha, Qatar Financial Centre. Sur le papier d'une cour civile et commerciale, une ligne suffit à résumer sept ans d'embarras : 660 000 dollars, environ 335 millions de FCFA, appartiendraient à l'État du Cameroun. Ils sont pourtant coincés dans les comptes gelés d'une société en liquidation.
L'histoire commence en janvier 2018. Le Cameroun conclut un contrat pour la maintenance et la réparation d'un hélicoptère destiné à la présidence de la République. La facture est réglée à une filiale chargée d'achever les travaux. Mais la somme ne reste pas là où elle devait rester.
Elle est transférée à la société mère, Horizon Crescent Wealth LLC, ou HCW, établie au Qatar Financial Centre. Quelques mois plus tard, les autorités réglementaires qataries gèlent les comptes de HCW dans le cadre d'une enquête. L'argent camerounais se retrouve mêlé à la masse des avoirs d'une entreprise désormais placée en liquidation judiciaire.
Sept ans de silence, puis une plainte
Le Cameroun n'a saisi la justice qu'en 2025. Le 21 janvier, une demande est déposée au nom de l'État devant la Cour civile et commerciale du Qatar Financial Centre. Objectif : faire reconnaître que ces 660 000 dollars appartiennent directement à Yaoundé et doivent être retirés de la masse des actifs à liquider, plutôt que traités comme une simple créance parmi d'autres.
C'est une différence qui compte. Un créancier ordinaire attend son tour, parfois pour une fraction de la somme due. Un propriétaire réclame la restitution intégrale d'un bien qui n'aurait jamais dû se retrouver dans la liquidation.
La Cour n'a pas tranché sur ce point. Le 24 février 2025, elle a arrêté la procédure pour une tout autre raison : le pouvoir de l'avocat censé représenter le Cameroun.
Une chaîne de procurations jugée insuffisante
L'avocat en question s'appelle Jean Orso, du cabinet genevois Orso Avocats. La procuration produite devant la Cour datait du 17 janvier 2025, quatre jours à peine avant le dépôt de la demande. Elle avait été signée par un autre avocat genevois, lui-même détenteur d'un mandat remontant à septembre 2018, pour un contentieux distinct contre une filiale de HCW.
Les documents disponibles ne permettent pas d'identifier quelle autorité camerounaise a délivré ce mandat initial, ni s'il autorisait une telle délégation en cascade. Pour les juges, la chaîne était trop longue et trop mal documentée. Ils ont exigé une « proper authorization » une habilitation en bonne et due forme avant tout examen sur le fond.
La décision est restée strictement procédurale. Elle n'a ni attribué l'argent à HCW ni rejeté la demande camerounaise. Elle a simplement suspendu le dossier, en attendant que Yaoundé régularise la représentation de son conseil.
Le détail que peu de médias ont creusé
Il y a pourtant un élément que la couverture francophone du dossier a largement laissé de côté. Selon des éléments recoupés dans les procédures publiques de la liquidation, Jean Orso n'est pas un inconnu dans cette affaire. En décembre 2023, son cabinet avait informé la Cour qu'il reprenait la défense de HCW elle-même. Il a ensuite représenté la société devant l'instance d'appel, qui a refusé, le 15 avril 2024, d'autoriser HCW à contester sa mise en liquidation. En juillet 2024, une autre décision le désignait encore comme conseil des dirigeants de HCW, dans une tentative de faire remplacer le liquidateur.
Puis, le 17 janvier 2025, une procuration l'a fait changer de camp. Le même avocat, qui avait défendu la société liquidée, se retrouvait chargé de réclamer de l'argent contre elle, pour le compte du Cameroun.
Le droit suisse impose aux avocats d'éviter les conflits entre les intérêts de leurs clients. La jurisprudence exige toutefois un risque concret, apprécié notamment au regard du lien entre les mandats et de l'usage possible d'informations confidentielles obtenues dans le cadre du mandat précédent. Aucune juridiction n'a, à ce stade, statué sur ce point précis dans ce dossier. C'est une question qui reste ouverte, pas une conclusion.
Ce qui reste à établir
Pour espérer récupérer les 335 millions de FCFA, le Cameroun doit d'abord régulariser la représentation de son avocat. Ensuite, il devra démontrer, pièces à l'appui, la traçabilité des fonds : prouver que l'argent versé en 2018 est bien celui qui se trouve aujourd'hui, mêlé aux autres avoirs, dans la masse de la liquidation de HCW. Un exercice rendu plus complexe par le fait que les fonds ont transité par plusieurs comptes avant d'être gelés.
Nous n'avons pas obtenu, au moment de la rédaction, de réaction officielle de la présidence camerounaise ni du cabinet Orso Avocats sur la question du possible conflit d'intérêts. Le communiqué de la Cour du Qatar Financial Centre, lui, ne mentionne aucun calendrier pour la suite de la procédure.
Au-delà du contentieux commercial, l'affaire pose une question plus simple : quel suivi l'État camerounais a-t-il assuré, entre 2018 et 2025, sur le sort d'un demi-million de dollars versés pour l'entretien d'un hélicoptère présidentiel ? La justice qatarie ne s'est pas encore prononcée sur la propriété de l'argent. Elle attend, avant toute chose, que Yaoundé prouve qui a le droit de parler en son nom.
Pourquoi l'argent du Cameroun est-il bloqué au Qatar ?
Parce qu'il a été versé, en 2018, à une société aujourd'hui en liquidation judiciaire, et que la justice qatarie exige d'abord une preuve claire du mandat de l'avocat représentant le Cameroun avant d'examiner la demande de restitution.
Qui est Jean Orso ?
Un avocat genevois du cabinet Orso Avocats, désigné en janvier 2025 pour représenter le Cameroun dans ce dossier. Il avait auparavant défendu Horizon Crescent Wealth LLC, la société aujourd'hui visée par la demande de restitution, dans la même procédure de liquidation.
Le Cameroun va-t-il récupérer ses 660 000 dollars ?
Rien n'est acquis. La justice qatarie n'a pas statué sur le fond ; elle a seulement suspendu la procédure pour un problème de représentation juridique. L'issue reste incertaine.
Qu'est-ce que Horizon Crescent Wealth LLC ?
Une société établie au Qatar Financial Centre, autorisée à administrer des trusts, dont les comptes ont été gelés par un régulateur avant qu'elle ne soit placée en liquidation judiciaire.
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